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Haïti est-elle prête pour ses enfants ? Dialogue avec Woudnie Admire Edmé sur les défis du retour des diplômés

Par NOU MEDYA | Port-au-Prince Dans un pays en quête de lumière, certaines figures tracent leur voie avec une vision claire. Woudnie Admire ...



Par NOU MEDYA | Port-au-Prince

Dans un pays en quête de lumière, certaines figures tracent leur voie avec une vision claire. Woudnie Admire Edmé, juriste spécialisée en politiques publiques, doctorante en droit public et fondatrice de l’association AMCAAM (Amitié Caraïbe Amérique), appartient à cette génération de cadres qui perçoivent Haïti bien au-delà de ses frontières géographiques.

Invitée de l’émission À Travers sur Radio Télé Pacific, elle a livré une analyse lucide sur le rôle de la diaspora formée dans la reconstruction du pays. Selon elle, le départ des jeunes ne doit pas être perçu uniquement comme une perte, mais comme une opportunité stratégique de « circulation des connaissances ».

Presse : Votre engagement pour le retour et l'intégration des compétences haïtiennes formées à l'étranger semble intimement lié à votre histoire personnelle. D'où vient cette vocation ?

Woudnie Admire Edmé : Cela puise ses racines dans mon enfance à Carrefour, l'Ouest Haïti. J’ai grandi dans un foyer où la richesse ne se mesurait pas en argent, mais en principes. Mon père était un professeur, un érudit et un fonctionnaire de l'État. Lors des mois difficiles, il attachait un ruban rouge à son rétroviseur pour faire le taxi à Port-au-Prince. En l'accompagnant, j'ai appris à dialoguer avec les clients, mais mon père m'interdisait formellement d'accepter les petites commissions que les passagers voulaient m'offrir.

Ce que j'ai reçu était bien plus précieux que l'argent : le sens de la dignité dans le travail et le respect d'autrui. Ma mère m'a transmis une forme d'élégance faite de silence et de discrétion. Nos randonnées dans les montagnes de Saint-Roch, près des sources de Simalo ou à Kenscoff, ont forgé mon amour pour la nature et le territoire national. J'ai compris très tôt qu'Haïti nous apprend à créer de belles choses avec ce que nous avons entre les mains : notre culture et notre environnement.

Presse : Aujourd'hui, de nombreux jeunes partent étudier à l'étranger. Est-ce une perte nette pour le pays ?

Woudnie Admire Edmé : Selon Campus France, plus de 11 000 Haïtiens sont partis pour des études de longue durée en 2023. Ce n'est pas forcément une perte. Au contraire, cela peut devenir un levier de développement si le pays sait comment réinvestir ces connaissances.

Le véritable problème n'est pas le départ, mais l'incapacité du pays à créer un environnement attractif pour le retour. Aujourd'hui, les transferts de fonds de la diaspora représentent 20 à 25 % du PIB. Cependant, au-delà de l'aspect financier, nous avons besoin de transferts de compétences, de réseaux professionnels et de nouvelles méthodes de gestion. Dans les années 80, 60 % des investissements en Chine provenaient de sa diaspora. Pour Haïti, cette diaspora formée constitue un capital humain stratégique capable de transformer notre économie, de l'agriculture à l'industrie, en passant par le tourisme.

Presse : Est-il réellement possible pour un jeune diplômé de revenir vivre en Haïti aujourd'hui ?

Woudnie Admire Edmé : Le retour est extrêmement complexe. Beaucoup de jeunes souhaitent contribuer à l'innovation ou à la santé, mais se heurtent à des barrières majeures : l'absence de corrélation entre leur formation et les offres du marché du travail, le manque de structures d'accueil, une bureaucratie pesante et des contraintes financières. Les opportunités existent, mais elles ne sont pas encore organisées de manière à transformer ces savoirs en impact réel.

Presse : Comment éviter le choc culturel ou professionnel que ressentent souvent ceux qui reviennent ?

Woudnie Admire Edmé : Il faut en finir avec la posture du « sauveur de la patrie ». On ne revient pas comme un messie, mais comme un partenaire. Un diplôme international n'est pas une baguette magique. Le retour exige de l'humilité : il faut comprendre la réalité du terrain et accepter que certains dysfonctionnements ne relèvent pas de la mauvaise volonté, mais d'un manque de moyens. Le patriotisme ne consiste pas à regarder les gens de haut, mais à travailler avec l'existant pour bâtir ce qui doit l'être.

Presse : La volonté suffit-elle pour réussir son retour ?

Woudnie Admire Edmé : La volonté, c'est déjà très bien, mais cela ne suffit pas, Il faut un projet clair. Il est nécessaire d'identifier des partenaires locaux, de comprendre les dynamiques en place et de chercher la complémentarité plutôt que de vouloir tout réinventer. Cela demande de la patience et une capacité à naviguer dans une administration souvent opaque. Un retour réussi est une stratégie qui exige préparation et clairvoyance.

Presse : Quel rôle joue l'association AMCAAM dans cette dynamique ?

Woudnie Admire Edmé : L’AMCAAM vise à briser l'isolement académique d'Haïti en facilitant le partage des connaissances au sein de l'espace caribéen. Notre ambition est de bâtir des ponts entre institutions, étudiants et professionnels pour mettre la mobilité internationale au service du développement national. Nous voulons également utiliser le « Soft Power » de notre culture pour renforcer notre présence régionale. S'il incombe à l'État d'encadrer la « Marque Haïti », nous sommes tous, individuellement, des ambassadeurs.

Presse : Que vous inspire la jeunesse haïtienne actuelle ?

Woudnie Admire Edmé : Un immense sentiment de responsabilité. C'est une jeunesse qui apprend sans bibliothèques, qui entreprend sans capital qui rêve et s'engage au milieu de l'incertitude. Malgré cela, elle crée et lutte pour que la société ne s'effondre pas. Je ne vois pas seulement des besoins chez ces jeunes, je vois des bâtisseurs qui attendent les outils nécessaires pour construire. Haïti n'est pas condamnée, elle est simplement en chantier.

Presse : En conclusion, Haïti est-elle prête à recevoir ses diplômés ?

Woudnie Admire Edmé : Haïti en a cruellement besoin. Mais la vraie question est : le pays sera-t-il capable de mettre en place les conditions pour les faire revenir, et surtout, pour les inciter à rester ? Nous devons impérativement créer des mécanismes pour intégrer ces compétences dans la gestion de l'État et le développement de l'économie locale.


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